2 novembre 2023 âmes immortelles

Pourquoi célébrons-nous la messe pour nos défunts ?

Pour plusieurs raisons qui s’enchainent.

L’acteur français Jean Vilar a eu cette belle expression : « La mort ne peut pas éteindre une âme ».

Notre âme est créée quelques neuf mois avant notre naissance au moment de notre conception. Ce jour-là elle a été mise sur l’orbite de l’éternité.

L’âme c’est d’abord l’information vivante, le logiciel en quelque sorte, qui me permet de rester qui je suis alors que les cellules de mon corps ne cessent de changer.

C’est aussi ma conscience ; on le dit d’ailleurs « en mon âme et conscience »,

La conscience de qui je suis et aussi ma conscience morale, mes choix, mes décisions qui me grandissent ou qui me rapetissent.   Toute la question est de savoir ce que fait cette âme dans les conditionnements qu’elle subit tout au long de sa vie.

Et à ma mort ? Au moment de la mort, l’âme est mise à nu devant son créateur. Elle n’a plus le corps pour atténuer, ou pour se cacher, elle n’a plus de corps pour poser des actes de charité qui rattrapent une parole blessante, qui effacent une décision qui a fait de la peine.   Le créateur interpelle ma liberté au plus profond de ses retranchements, et ainsi il la juge.

Il y a alors trois solutions :

  1. Mon âme se confond avec amour. En français, le jeu de mots est joli : âme – amour. Mon âme est 100 % amour donc elle rejoint immédiatement l’assemblée des saints.
  2. Deuxième solution : Mon âme a décidé depuis longtemps qu’elle ne voulait pas de cet amour. Et elle s’enferre dans ce choix (encore un jeu de mots, elle s’enferre. Dieu est amour à l’infini mais hélas l’homme peut être têtu à l’infini. ». Pourquoi une âme peut s’enferrer ? Parce que pour elle, « mieux vaut régner en enfer que de servir au ciel. » Et Dieu ne pourra que dire à ces personnes qui persisteront dans l’enfermement sur elle-même : « Mon pauvre vieux, ma pauvre vieille, que ta volonté soit faite ».
  3. Troisième solution : la personne qui dit au Seigneur, même si elle n’y arrive pas toujours : « Seigneur que par moi ta volonté soit faite ». Quand la mort la surprend mon âme n’est pas encore tout à fait évangélisée, elle n’est pas tout à fait imprégnée de l’amour de Dieu. Il reste des poches de rancune, de jalousie, d’orgueil, de mensonges. Dans ce cas-là, je peux compter sur la miséricorde de Dieu qui me purifie au purgatoire. Comme Dieu nous sauve les uns par les autres, en nous inscrivant dans une famille qui s’appelle l’Eglise, c’est une purification passive. Je ne peux que me laisser purifier comme saint Pierre s’est finalement laissé laver les pieds, par la prière des autres, par les offrandes autres, par les œuvres de charité des autres.

Nous avons une vie pour préparer ce moment où nous basculerons dans l’éternité. Saint Jean écrit : « Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. » (1Jn 3,14) Bien mourir c’est mourir à nos péchés. Bien mourir c’est nous ouvrir à un amour infini, qu’aucun de nous ne peut avoir accompli. Nous ne demandons pas le pardon parce que nous sommes tous d’affreux minables, complètement mauvais et corrompus mais parce que nous sommes faits pour ce qui est hors de notre atteinte.

Parce que le Ciel ce n’est pas naturel. C’est Jésus qui nous l’a obtenu. ET il y a mis le prix ! Mais désormais, la mort a été traversée par la croix et notre avenir est de l’autre côté.

Je reçois parfois de belles leçons de mes paroissiens. Ce jour-là, c’était une paroissienne. Je lui rends les deux euros de monnaie d’un honoraire de messe, 18 euros sur le billet de vingt euros qu’elle vient de me remettre. Elle refuse ; je lui dis avec un bon sourire : « C’est la justice ». Elle me répond : « Ah non, c’est le Bon Dieu et la Sainte Vierge qui font la justice ».

Nous croyons en la résurrection. La résurrection, c’est infiniment plus que la survie naturelle d’une âme immatérielle – et donc incorruptible. La résurrection est participation à la vie divine dans l’amour qui nous unit au Christ Jésus, vainqueur de la mort. De l’autre côté du voile, nous entendrons le Seigneur nous appeler à lui comme il a appelé Lazare : « Viens, dehors ! Ta place n’est pas dans un tombeau : je t’ai créé pour la vie ! » Alors notre âme redonnera vie à notre corps, et ainsi nous pourrons nous reconnaître aux signes de l’amour, comme Jésus a été reconnu aux stigmates de la Passion.  

5 novembre 2023. 31° ord. A. Les Carmes Guitard

Frères et sœurs, la question vous vient peut-être à l’esprit : est-ce que nous ne tombons pas sous l’injonction de Jésus lorsque nous appelons les prêtres « Pères »   ? Ici, on dit plutôt monsieur l’abbé mais étymologiquement, cela ne vaut pas mieux car c’est la même chose :  Abbé vient de l’hébreu « abba » que Jésus réservait à son Père des Cieux. Abba signifiant « Père » avec une note d’affection, de profonde intimité. Mais soyez complètement rassurés : appeler un prêtre « Père », ce n’est pas lui donner un titre honorifique, encore moins de supériorité. C’est rappeler qu’un prêtre nous donne la vie de Dieu par la Parole et les sacrements ; je suis un père dans le sens où saint Paul dit aux chrétiens de Galates : « Je vous enfante jusqu’à ce que le Christ soit en vous » (Gal 4,19) ou aux Corinthiens : « Quand vous auriez dix mille pédagogues en Christ, vous n’avez pas plusieurs pères. C’est moi qui, par l’évangile, vous ai engendrés en Jésus-Christ » (1Co 4,15). C’est aussi ce que rappelle la deuxième lecture de ce dimanche : « Avec vous, nous avons été pleins de douceur comme une mère qui entoure de soin ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection nous voudrions non seulement vous donner l’évangile de Dieu, mais tout ce que nous sommes car vous nous êtes devenus très chers ».  (1 Th 2,7).

Il reste que nous sommes tous guettés par ce péché terrible sur lequel Jésus met le doigt aujourd’hui : le pharisaïsme. Ce travers qui peut être très dangereux a au moins quatre caractéristiques. Mais – Dieu merci – chacune a son antidote.

L’hypocrisie : soigner le paraître, l’extérieur, l’image de marque ; laisser croire que la façade apparemment excellente reflète l’intérieur alors qu’il n’en est rien.

L’antidote de l’hypocrisie c’est la VÉRITÉ. Notre ancien Évêque, Mgr Brincard aimait bien provoquer les jeunes en leur posant cette question :  D’après toi qu’est-ce qui est le plus grave : perdre la face ou perdre son cœur ? Tu as peut-être l’impression de  perdre la face  en disant que tu vas à la messe chaque dimanche, mais tu risques plus grave en n’y allant pas : c’est de perdre ton cœur. C’est le gros risque actuel. La société nous maintient à la couche de la façade (le look), la carapace (les « masques », les « étiquettes »). Heureux qui connaît son trésor intérieur et qui le dévoile avec discernement à ses proches. De toute façon, comme disait le professeur Montagnier : « Le mensonge prend l’ascenseur mais la vérité prend l’escalier » ; elle finit toujours par apparaitre.

Deuxième caractéristique : l’orgueil, l’autosuffisance. La pire des tentations de l’homme moderne occidental c’est de faire son salut par lui-même. Ce fléau a atteint même l’Eglise. Le pape Jean-Paul II avait parlé de MEGATENTATION, la plus terrible qu’ait jamais connue l’Église. Petits exemples significatifs : autrefois on ponctuait les projets de « Si Dieu le veut,   S’il plaît à Dieu,   Si Dieu le permet,   Quand Dieu voudra. »  Aujourd’hui on pense, on agit comme si tout ne dépendait que de l’homme.

Antidote à l’autosuffisance : l’ACTION DE GRACES. Au début de chaque carême le chrétien se le rappelle : sans Dieu qui lui donne toute sa consistance, il ne serait que cendre que le moindre souffle disperse. La grandeur de l’homme, c’est d’accepter cette entière dépendance de son créateur, joyeusement, avec reconnaissance.

Troisième caractéristique du pharisaïsme : la dureté pour les autres.

Il faut être exigeant, c’est sûr, surtout quand on a mission d’éducation. Mettre la barre assez haut permet à l’autre de se surpasser. Mais être dur et être exigeant ce n’est pas la même chose. Un jour, dans une famille, un enfant avait été tellement insupportable que son papa l’avait privé de dessert. Un dessert particulièrement bon ce soir-là Ce papa aurait pu narguer son garçon en approchant la cuillère sous ses yeux et en lui disant :  « Hum, comme c’est bon ! ».  Au lieu de ça, tellement peiné d’avoir dû prendre cette punition, il s’est privé lui-même de dessert. On peut être très exigeant, mais alors il faut accompagner l’effort de l’autre, il faut faire avec lui le chemin de conversion.

L’antidote à la dureté c’est la COMPASSION, L’origine du mot le dit : « pâtir avec ». Il faut aider l’autre à porter son caractère, ses difficultés, ses limites

Quatrième caractéristique : la religion du devoir.

Pour les pharisiens, le salut consistait en l’observance scrupuleuse des 613 commandements qu’ils avaient dénombrés dans la Bible. Aujourd’hui, ce travers est plus subtil : on dit qu’il suffit pour être chrétien d’agir, de s’engager ; on réduit l’évangile à un paquet de valeurs. La solidarité, la justice, le respect des autres, la tolérance, le partage, la liberté, la générosité, être sympa, etc. Mais l’évangile ce n’est pas qu’un  paquet de valeurs  Le cardinal Suenens nous racontait qu’un jour il avait posé cette question au Père Jésuite Karl Rahner, un des plus grands théologiens du XX° siècle :  Pourquoi d’après vous, la Vierge Marie est-elle si peu aimée chez certains chrétiens ?  Et le Père Rahner a répondu :  « C’est parce qu’ils ont réduit le christianisme à un -isme. (comme le marx-ISME, le capital-ISME, le commun-ISME, l’évolution-ISME, le franqu-ISME ) et — continuait le Père Rahner, les -ISMES n’ont pas besoin de maman ».

L’antidote à la religion du devoir, c’est donc justement LA VIERGE MARIE. Elle n’a pas donné naissance à un paquet de valeurs mais à un enfant. Une personne. On ne peut vivre les valeurs de l’évangile sans leur fondement : Jésus. Sans lui, elles peuvent subsister quelques années, quelques dizaines d’années peut-être, quelques centaines d’années mais elles perdent leur consistance, elles s’effilochent. Sans l’amour de Jésus elles deviennent très vite irréalisables.

Vivre dans la Vérité ? vivre dans l’Action de Grâce perpétuelle ? entrer dans la COMPASSION ? vivre dans la CONFIANCE ? Tout est possible à celui qui croit. C’est le message de tous les saints que nous avons fêtés, c’est leur amour de Jésus et de Marie qui les a entraînés au sommet de l’Amour de leurs frères qui est l’accomplissement parfait de la LOI. Amen.

12 novembre 2023. 32° dim. A. Vals Guitard Ceyssac

Un très vieux monsieur est assis dans son fauteuil dans son salon. Sa petite femme est assise à côté de lui. Elle a quelques années de moins. Elle est pleine d’attention pour son Claude. Il sort de sa torpeur et il dit : – « Dis-moi Paulette, je réfléchissais. Quand j’ai eu mon accident de vélo. Tu étais là ? ». – « Ben oui, nous étions juste fiancés. Tu roulais devant moi à cent mètres.  J’ai vu arriver la voiture, mais je n’ai rien pu faire… » -« Et quand j’ai eu cette indigestion terrible chez nos amis… ? » -« Mais bien sûr, chéri. On avait dix ans de mariage. Je n’allais pas te laisser y aller seul…   ! » -« Et dis-moi : quand je suis tombé de l’échafaudage alors que je repeignais l’avant-toit… -« Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai eu la peur de ma vie quand j’ai entendu le bruit depuis la cuisine… Mais pourquoi rappelles-tu tous ces mauvais souvenirs ? Pense à autre chose. Ce n’est pas le moment de rappeler ces épreuves. » « Et dis-moi : quand ma mère est morte, tu étais là ? » -« Bien sûr que j’étais là. … » Les questions s’arrêtent. Un petit silence, et il dit à sa petite femme : «Tu vois, Paulette, je crois que tu me portes la poisse ». Le mariage ce n’est pas fait pour porter la poisse mais pour être une bénédiction l’un pour l’autre !

Frères et sœurs, quelle est la pointe de la parabole de ce dimanche ? Le mot le plus important de cette page d’évangile est le mot époux. Jésus veut nouer avec chacun de nous, que nous soyons religieuse, prêtre, ou fidèle laïc, enfant ou senior, un lien semblable à celui qui se tisse entre un époux et son épouse. Quand on est un garçon, un homme, on dit que Jésus est l’époux de notre âme. Est-ce que notre époux nous promet la tranquillité ? Pas forcément. Il nous promet sa réelle Présence et c’est ça qui change tout.

C’est la découverte bouleversante de Véronique Imbert qui la raconte dans un tout petit livre :  Je me suis laissé séduire Le jour où j’ai vraiment rencontré le Christ. Véronique avait décidé de s’offrir, pour ses cinquante ans, une semaine de thalasso et une retraite en silence. Catholique pratiquante dès le plus jeune âge (membre avec son mari des équipes Notre-Dame), elle n’imaginait pas un instant que ce deuxième cadeau changerait sa vie durablement. « Quelle semaine, quelle aventure ! » , « Cet Amour, en un instant, a tout brûlé. »  Elle nous partage la rencontre bouleversante et inattendue qu’elle a faite avec Celui qu’elle pensait connaître depuis longtemps. Dieu s’est manifesté dans le cœur de sa bien-aimée pour qu’elle porte de nombreux fruits dans sa vie quotidienne. Dans son livre, elle cite Thierry Bizot, auteur de la série télévisée « Fais pas ci fais pas ça » et qui a vécu la même expérience. Les deux racontent combien le fait de vivre le lien à Jésus comme à un époux a développé leur joie, leur paix intérieure, leur capacité d’affection et de générosité.

On comprend dans la parabole que les prévoyantes n’aient pas pu partager leur huile. Cette expérience est toujours vécue à la première personne du singulier. Et cette expérience n’est vécue que si on la désire. Ne tombent amoureux que ceux qui le veulent bien. Tout ce que la paroisse propose depuis l’éveil à la foi jusqu’au Parcours Alpha n’a que ce but : permettre à chacun de faire la rencontre avec Jésus époux, ce Jésus que va se donner dans un instant en nous disant « Ceci est mon Corps livré pour vous ; ceci est mon sang le sang de l’alliance versé pour vous ». Que nous ayons la poisse ou que nous ayons la pêche, tout peut nous rapprocher de celui qui nous invite chacun à un dîner aux chandelles : « je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un m’ouvre j’entrerai et je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi. »

Ceci dit, l’année liturgique « saint Matthieu » qui se terminera fin novembre, nous permet d’entendre sur trois dimanches, l’intégralité du chapitre 25 de l’Evangile selon saint Matthieu avec trois paraboles par lesquelles Jésus veut nous préparer à son retour glorieux et au Jugement dernier, ou plus modestement à l’heure de notre propre mort; selon trois catégories auxquelles nous pouvons appartenir: les Juifs, les Chrétiens, les Païens. Avec la parabole d’aujourd’hui, il exhorte les Juifs à se convertir au christianisme en passant de l’Ancien Testament dont l’huile s’épuise, à l’alliance nouvelle et éternelle, en Esprit et en Vérité. Dimanche prochain s’il plaît à Dieu, la parabole des talents signifiera à nous les Chrétiens, qu’il nous demandera des comptes sur la façon dont nous avons fait fructifier la foi par l’évangélisation et le témoignage; et pour la solennité du Christ Roi de l’univers, Jésus annoncera qu’au Jugement dernier, même des païens peuvent être sauvés s’ils pratiquent et persévèrent dans les œuvres de miséricorde. Ces exigences nous concernent tous. En ce 11 novembre, commémoration de l’armistice, rappelons-nous ceci. La paix ne s’obtient pas comme la guerre. Faire la guerre nécessite de longs préparatifs, la formation, de grandes armées, la création de plans et de stratégies, et un assaut compact et groupé. Malheur à celui qui voudrait partir en premier, tout seul ou en petits groupes disparates ! Ce serait la défaite assurée. La paix se fait exactement par l’inverse. Se réunir autour d’un programme ou d’une méthode de paix ne suffit pas, ni même obtenir un grand nombre d’adhésions pour décider de se tourner tous ensemble vers sa réalisation. Pourquoi ? Parce que, entre-temps, des dizaines de positions se seront créées au sujet du programme, ainsi que de nombreux désaccords sur sa compréhension ; il faudra tout recommencer à zéro.

Non, la paix se fait vraiment par petits groupes, en commençant dès maintenant, là où nous nous trouvons. De même qu’il suffit de deux créatures humaines, un homme et une femme pour donner une vie là où d’innombrables ouvrages et de multiples tables rondes sur le sujet ne suffiraient pas, il suffit de deux personnes pour créer la paix. La paix ne se fait pas comme la guerre, mais elle se construit comme une avalanche. L’avalanche grossit en avançant, au point de tout emporter sur son passage. Mais comment débutera-t-elle ? Par une boule de neige qui se met en mouvement du haut de la montagne et qui commence à emporter avec elle toute la neige qu’elle rencontre sur son chemin.

Un jeune étudiant qui désirait s’engager pour le bien de l’humanité, se présenta à saint François de Sales et lui demanda : « Que dois-je faire pour la paix du monde ? »  Saint François de Sales lui répondit en souriant : « Ne claque pas la porte si fort ! » 

Amen !

19 novembre 2023 33° dim. Ord.

Frères et sœurs, voilà une parabole archi connue qui peut nous surprendre encore.

Les jeunes vous disent facilement : je ne sais pas si j’ai le talent de pianiste ou de jongleur. J’hésite entre les deux.

Regardons de près cette parabole : Le Maître ne confie pas des choses différentes. Il confie des sommes différentes. Un talent c’est d’abord une somme d’argent faramineuse. C’est un poids. C’est une mesure unitaire. C’est à peu près 30 kg. L’équivalent de 6000 journées de travail, 20 ans.

Or, à aucun moment, le Maître ne diversifie les talents. La variation porte sur le nombre de talents, pas sur leurs qualités. Donc n’utilisons pas trop vite cette parabole comme une invitation à la recherche effrénée de nous-mêmes : c’est quoi MES talents, c’est quoi MES charismes, c’est quoi MES dons, c’est quoi MON potentiel, c’est quoi MES compétences, c’est quoi MA mission ? Et nous n’arrivons plus à mettre le Seigneur au centre (Seigneur je te regarde toi). Alors on dira : oui, mais c’est pour le Seigneur. Oui, mais c’est quand même important pour toi, pour ton « développement perso ». Le talent, c’est d’abord un don de grâces, une réalité surnaturelle. Et Le Seigneur donne à chacun la grâce. Soyons libres dans l’identification de nos talents.

Parfois le Seigneur nous donne un talent et nous demande de ne pas nous en servir.   Pour nous c’est illogique. Vous offrez à votre enfant une guitare et vous lui dites : « Joyeux anniversaire ; mais je te demande de ne pas t’en servir. Attention : j’écouterai. Attention si tu joues ! » Ou une voiture : « Voici les clefs. Attention ! Qu’elle reste bien au garage ! » Le Seigneur voit différemment de nous.

A aucun moment dans la parabole, il n’est dit que parce que le Maître donne un talent, il demande de s’en servir.

Je dois me poser la question : est-ce que le Seigneur me demande de m’en servir ou pas ? N’est-ce pas absurde ? Si le Seigneur m’a donné quelque chose, n’est-ce pas pour que je l’exerce ?   Ce n’est pas absurde. Humainement c’est illogique.  Mais quand Edith Stein entre au Carmel, elle abandonne la philosophie. Humainement, quel gâchis ! Et pourtant elle n’a pas dit : « comment ? moi, Edith Stein, renoncer à la philosophie, moi le tandem de Husserl, un des plus grands philosophes du XXème siècle ? » Pour le Seigneur, l’important, c’est de faire sa volonté. Progressivement on accepte de se laisser bouger.

Dans la parabole, pourquoi y en a-t-il un chez qui ça ne fonctionne pas ? Il va enterre son talent. Ni vu ni connu.  Pourquoi ? Il le dit lui-même : « Je sais que tu es un homme dur ».  « Ah oui ? Tu sais ça d’où, toi ? » « J’ai eu peur » Que se passe-t-il ? Chez cet homme-là, l’image de Dieu est brouillée, erronée. Et ça c’est notre cas à tous. C’est ce que le serpent de la Genèse a réussi à faire ; il a brouillé la piste du visage de Dieu.

Quel est le visage de Dieu que la Parole de Dieu dessine ?  Dieu est un Dieu d’amour, lent à la colère, plein de miséricorde. En 2 Sam 19, quand David pleure son fils Absalom qui avait pourtant essayé de prendre sa place, il est image du Père. « Tout en marchant, il disait : « Mon fils Absalom ! mon fils ! mon fils Absalom ! Pourquoi ne suis-je pas mort à ta place ? Absalom, mon fils ! mon fils ! » Quand on commet un péché, il y a une œuvre de mort en nous, et Dieu se dit : « Que ne suis-je mort à ta place ? » Dieu n’est pas un homme dur…

Dans les fausses images de Dieu, des points peuvent déranger. Par exemple le thème biblique de l’élection.  Dieu choisit Israël et pas les autres peuples. Chez les Egyptiens, ou bien les habitants  d’Edom, il y a des gens intelligents, des gens droits. Ils ne sont pas choisis. Ne passons pas trop vite à la conclusion : « oui, mais ce qu’il a fait pour le peuple d’Israël, il l’a fait pour toutes les nations. » N’allons pas trop vite. Dans le chapitre 3 de l’évangile selon saint Marc, il est écrit que « Jésus appelle à lui, ceux qu’il voulait ». Dieu choisit. Il y a un charisme que tu aimerais bien avoir. Eh bien non. Dieu est un père inégalitaire. Pas injuste. Mais inégalitaire. Pourquoi ne donne-t-il pas le même nombre de talents à chacun ? « Toi cinq, toi trois, toi un…. Toi trois, donc entre les deux ; mais ce n’est pas non plus génial. Ça va bien tous les trois ? Personne n’est jaloux ? complexés ? »

Le contraire est valable aussi : tu commences à travailler à six heures du matin. Toi tu viens travailler à 17 heures. Et à 18 heures, les deux reçoivent le même salaire. « Quoi !? Mais je rêve ! Il était au bar ! » « Pourquoi te mets tu en colère ? On ne s’était pas mis d’accord sur le salaire ? »

Dieu est inégalitaire.

Troisième thème : Dieu passe son temps à redonner à Israël sa vocation par des païens. Par exemple, qu’est-ce qui va permettre à Moïse de fédérer et libérer un ramassis de peuples ? C’est son beau-père Jéthro. Un autre exemple : Urie, un païen va rappeler à David la Loi. « Urie dit à David : « L’Arche ainsi qu’Israël et Juda habitent sous des huttes. Joab, mon seigneur, et les serviteurs de mon seigneur le roi campent en rase campagne. Et moi, j’irais dans ma maison manger, boire et coucher avec ma femme ! Par ta vie, par ta propre vie, je ne ferai pas une chose pareille ! » (2 Sam 11, 11)

De même Obed-Edom le Guittite (On pourrait traduire le païen des païens de chez païen). 2 Sam 6 : « David renonça donc à transférer chez lui, dans la Cité de David, l’arche du Seigneur, mais il la dévia vers la maison d’Obed-Édom, le Guittite. L’arche du Seigneur resta pendant trois mois dans la maison d’Obed-Édom, le Guittite, et le Seigneur bénit Obed-Édom ainsi que toute sa maison. »

La parabole des talents nous rappelle d’abord le Don inouï de la grâce surnaturelle.  Rendons grâce pour le talent du Seigneur !

26 novembre 2023 Saint-Antoine et Guitard année A

Frères et sœurs, nous connaissons par cœur cette parabole de Jésus. Alors nous sommes peut-être trop habitués. Or, elle nous apprend plein de choses.

D’abord, par cette parabole, nous comprenons comment le Seigneur sauve tous ceux que son évangile et ses sacrements ne pourront jamais atteindre. Lui qui connaît le fond du cœur de chaque personne attend impatiemment que chacun se donne, et ne manque aucune occasion de se donner. Non pas comme un test mais comme l’expérience du bonheur Car selon Jésus « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. »

Comment Dieu nous sauve-t-il ? Un jour, dit-il, un roi de très méchante humeur appelle ses conseillers : ‘ Montrez-moi Dieu, je veux voir Dieu. Si vous n’exécutez pas cet ordre, je vous infligerai à chacun une très lourde peine. Panique au Palais lorsque voilà que se présente un berger : – Je viens exaucer ton vœu, dit le berger en s’adressant au roi. Regarde le soleil bien en face. – Insensé, lui répond le roi ! Tu veux que je devienne aveugle. Tu sais bien que le soleil brûle les yeux quand on le regarde en face. – Avec tes pauvres yeux, tu voudrais voir Dieu, réplique le berger, alors que tu n’es même pas capable de contempler une de ses œuvres ? Cette réponse plût au Roi qui trouvait le berger particulièrement sage. Du coup, il s’apaisa et lui demanda encore : – Mais, dis-moi que fait Dieu ? Quel est son secret ? Le berger lui répondit : – O roi, si tu veux bien, nous allons échanger nos vêtements pour un bref moment. Mis en confiance, le roi s’exécute, donne ses beaux habits au berger et endosse les siens. – Tu vois, dit le berger, voilà ce que Dieu fait…


Pour nous donner des idées pour mettre en application cette parabole, voici trois petits témoignages.

Premier témoignage. Un chrétien d’une cinquantaine d’année aujourd’hui raconte que durant son lycée, un de ses profs leur avait donné un petit examen surprise. « J’étais un élève consciencieux et j’ai répondu facilement à toutes les questions jusqu’à ce que je lise la dernière question : ‘Quel est le prénom de la femme de ménage de l’école ?’ Il s’agissait certainement d’une blague. Je l’avais rencontrée plusieurs fois. Elle était grande, cheveux foncés et dans la cinquantaine, mais comment j’aurais pu savoir son nom ? J’ai remis mon examen en laissant la dernière question sans réponse.  Juste avant la fin du cours, un copain de la classe a demandé si la question comptait pour la note de l’examen. » Absolument  » a répondu le professeur. Et il a expliqué : «  Durant vos carrières vous allez rencontrer beaucoup de gens. Ils sont tous importants. Ils méritent tous votre attention  » Je n’ai jamais oublié cette leçon. J’ai aussi appris qu’elle s’appelait Jeanine « .


Deuxième témoignage : à l’époque où un cornet de crème glacée coûtait beaucoup moins, un petit garçon de 10 ans entre dans le café d’un hôtel et s’assoit à une table. Une serveuse dépose un verre d’eau devant lui.
–  » Madame, c’est combien pour un cornet de crème glacée ?  » demanda-t-il.
– Trois francs, répond la serveuse.  » Le petit garçon sort la main de sa poche et se met à examiner la monnaie qu’elle contient. –  » Bien, combien pour un simple petit pot de crème glacée ?  » demande-t-il. A ce moment il y a des gens qui attendent pour une table et la serveuse commence à perdre patience.
–  » Deux francs cinquante  » répond-elle sèchement. –  » Je vais prendre le petit pot de crème glacée  » dit-il. La serveuse lui apporte sa crème glacée, dépose l’addition sur la table et s’en retourne. Le garçon finit sa crème glace, paie à la caisse et s’en va. Quand la serveuse revient, elle a la larme à l’œil en nettoyant la table : Bien placé au côté du pot en papier glacé vide, il y a 50 centimes. Le petit garçon ne pouvait pas prendre le cornet parce qu’il devait lui rester suffisamment de monnaie pour laisser un pourboire…

Karl Jung, psychanalyste célèbre, disciple de Freud disait un jour à une patiente chrétienne :  Vous, les chrétiens, vous savez que lorsque, — vous vous levez à 3 heures du matin pour consoler votre enfant, c’est pour Jésus que vous vous levez ; — quand vous souriez à celui qui vous agace, c’est à Jésus que vous souriez ; — quand vous rendez visite à une personne âgée qui n’a plus sa mémoire, c’est à Jésus que vous manifestez de la patience ; — quand vous écoutez patiemment un malade dire ses angoisses, c’est à Jésus que vous faites plaisir. Mais pourquoi ne pensez-vous pas plus à Jésus (présent) en vous-mêmes ?   L’anecdote dans le cabinet du docteur Karl Jung nous rappelle pourquoi nous sommes sur terre. Nous sommes ici en stage d’amour. C’est pour apprendre à aimer que Dieu nous donne toutes ses années. Mais dites-moi, qu’est-ce qui est le plus difficile : servir ou se laisser servir ? laver les pieds des autres ou se laisser laver les pieds ? Faire les choses soi-même ou accepter que les autres les fassent pour nous ? On se rappelle l’indignation de saint Pierre le soir du Jeudi-Saint quand il voit Jésus à genoux à ses pieds. On devine pourquoi la vieillesse n’est pas un temps facile, être dépendant des autres pour les grandes choses et les petites choses n’est pas agréable. Et pourtant il faut mener de front ces deux défis :
. Servir de bon cœur et accepter d’être servi de bon cœur aussi ;
. Aimer avec le sourire et se laisser aimer, avec le sourire aussi ;
. Aimer Dieu de toutes ses énergies et se laisser aimer aussi dans tout son être. Parce que c’est cela le Ciel. AMEN