Jeudi 6 novembre 2025 Le tribunal de Dieu
Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 14, 7-12) : « Frères, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. Alors toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? Tous, en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu. Car il est écrit : Aussi vrai que je suis vivant, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant moi, et toute langue proclamera la louange de Dieu. Ainsi chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi-même. »
Voici un passage qui appartient à la Saga de Gösta Berling, oeuvre de la romancière suédoise Selma Lagerlöf. Il convient de replacer les lignes qui vont suivre dans le contexte de cette oeuvre. Cet extrait appartient au chapitre 25ème intitulé : “Le messager de Dieu”. Le capitaine Lennart, voici cinq ans déjà, a été injustement accusé de vol. Il a été “dé-gradé” et condamné à la prison. Sa peine purgée, il revient au pays et, avant de se présenter chez lui à sa femme, il éprouve le besoin de s’arrêter à l’auberge pour se ménager psychologiquement une halte. Malheureusement, d’anciens compagnons vont le faire boire et, profitant de son ivresse, ils vont le grimer, le “dé-visager” avec du jus d’airelle, laissant croire à quiconque le rencontrera que le capitaine s’est livré à une bataille entre ivrognes. Chancelant, il prend le chemin de sa maison, où, après avoir été rejeté comme voleur, il sera, cette fois-ci, mis à la porte comme ivrogne. Cette passion du capitaine Lennart évoque en contre-point une autre Passion……
Et voici le récit : A Hogbergsby, un vieux paysan est étendu sur son lit de mort. il a reçu la communion, mais son âme semble hésiter sur le seuil de l’au-delà, et il est comme quelqu’un qui s’apprête à un long voyage et qui ne tient pas en place ; il s’est fait transporter de la chambre à la cuisine, puis de la cuisine à la chambre. Plus même que ses râles et son regard demi-éteint, cette inquiétude est pour tous le signe que son heure est venue. Sa femme, ses enfants, ses enfants, ses serviteurs entourent son lit. Il a été fortuné, estimé ; il ne meurt pas seul ou au milieu d’étrangers pressés. Le vieillard parle de lui-même comme s’il se défendait devant le tribunal de Dieu, et avec des soupirs et des paroles, les assistants confirment la vérité de ce qu’il dit. – J’ai été un bon travailleur et un bon maître, dit-il. J’ai tenu ma femme en honneur comme ma main droite. Je n’ai pas laissé mes enfants grandir sans soins et sans correction. Je n’ai pas poussé le cheval dans les montées. Je n’ai pas laissé mes vaches sentir la faim pendant l’hiver, ni les brebis souffrir de la chaleur sous leur laine pendant l’été. Et les serviteurs en pleurs reprennent comme un écho : – Il a été un bon maître. O Dieu, il n’a pas poussé le cheval dans la montée. Il n’a pas laissé les brebis souffrir de la chaleur sous leur laine pendant l’été. Mais par la porte est entré un pauvre piéton qui demande à manger, et du seuil il entend les paroles du mourant. Celui-ci reprend : – J’ai défriché la forêt et j’ai asséché des marais. J’ai conduit ma charrue dans des sillons droits. J’ai reconstruit la grange trois fois plus grande pour contenir des moissons trois fois plus riches que celles de mes pères. J’ai pu faire faire trois gobelets d’argent : mon père n’en avait fait faire qu’un. Le passant près de la porte entend les enfants et les serviteurs qui répètent : – Il conduisit la charrue dans des sillons droits, c’est vrai. – Dieu me donnera une place dans son ciel, conclut le vieillard. – Le Seigneur Dieu recevra bien notre maître, fait le choeur des serviteurs. L’homme près de la porte entend ces paroles et elles le remplissent d’effroi, lui qui, pendant cinq longues années, a été un jouet dans la main de Dieu, une plume que le souffle de son esprit a chassée. Il va vers le mourant et lui saisit la main. – Ami, ami, dit-il, d’une voix que l’émotion fait trembler, as-tu songé qui est ce Seigneur devant qui tu te présenteras ? C’est un Dieu grand et terrible. Des univers sont ses champs de blé. Il a la tempête pour monture, de vastes cieux tremblent sous ses pas. Et tu viens à lui en disant : “J’ai fait des sillons droits, j’ai semé du seigle, j’ai coupé la forêt”. Veux-tu donc te vanter devant lui et te mesurer avec lui ? Tu ne connais pas le maître du royaume où tu vas pénétrer. Les yeux du mourant s’élargissent, ses lèvres tremblent. – Ne te présente pas devant Dieu avec de belles paroles ! reprend le passant. Les puissants de la terre sont dans sa grange comme la paille qui reste sur l’aire après le battage du blé. Créer des soleils, creuser des mers, élever des montagnes, c’est pour lui la tâche d’un jour. Ne te mesure pas avec lui. Incline-toi, âme humaine ! La tempête divine passe sur ta tête. Couche-toi dans la poussière devant ton Seigneur, ton Maître ! Saisis comme un enfant l’ourlet de sa robe et implore sa grâce ! Humilie-toi, âme humaine, devant ton Créateur ! Les yeux du mourant se sont ouverts tout grands, ses mains tâtonnantes se sont jointes, son visage s’est illuminé, ses râles ont cessé. – Ame humaine, s’écrie l’homme, tu t’es dans ta dernière heure inclinée humblement devant ton Dieu, aussi te prend-il comme un petit enfant sur son bras pour te porter dans son ciel. Le vieillard a poussé un dernier soupir. Le capitaine Lennart, la tête baissée, prie. Tous prient autour de lui. Quand ils relèvent la tête, le vieux paysan repose dans une douce quiétude. Ses yeux semblent encore refléter des visions célestes ; sa bouche est souriante, son visage très beau. “Ame resplendissante ! se disent ceux qui le voient ainsi, tu as rejeté les chaînes de la matière. En ton heure dernière, tu t’es courbée devant ton Créateur, tu t’es humiliée et il t’a soulevée dans ses bras comme un petit enfant.” – Il voit Dieu, dit le fils en fermant les paupières de son père. – Il a vu le ciel ouvert, sanglotent les enfants et les serviteurs. La vieille paysanne pose sa main tremblante dans celle du capitaine Lennart : – Vous l’avez aidé à franchir le terrible passage dit-elle. Le capitaine Lennart reste muet. Dieu a parlé par sa bouche. Son âme frémit comme le papillon au bord de la chrysalide pendant que ses ailes se déplissent au soleil.
Ce fut cette heure qui poussa le capitaine Lennart à se faire pèlerin de Dieu, éternellement en marche, pour porter aux pauvres la consolation divine. La misère du temps était grande mais pouvait être soulagée par la bonté et la raison plus que par l’or et la puissance. …Pétries de bible, débordantes d’humanité, ces lignes nous montrent comment le capitaine Lennart s’est comporté en “passeur”. Le fait de savoir qu’il y aura bel et bien une pesée des âmes, nous évite de trop rester obnubilés par la cargaison du navire ; il y a grand avantage à penser au port de destination. Que le Seigneur nous fasse des « passeurs ».
Avec Jésus, comment vaincre dans le combat spirituel? Développer la Paix intérieure et le Pardon