Vendredi 10 juillet - Cieux en vue

Dans l'esprit du peuple juif les " jours du Messie " devaient apporter essentiellement deux choses : la fin de l'oppression romaine, qui venait de se traduire par la réduction de la Judée à l'état de province d'empire ; un nouveau partage des terres fournissant à chacun trois lopins : l'un sur les hauteurs où il fait bon l'été ; le deuxième dans la plaine de Jaffa, la plus fertile, occupée aujourd'hui par les Israéliens ; le troisième enfin, dans la vallée du Jourdain, qui achève sa course vers la mer Morte à quatre cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, dans une chaleur insupportable l'été, mais agréable l'hiver. On disposerait ainsi de trois résidences, que l'on occuperait selon la saison dans la paix, le soleil et les joies tranquilles d'une harmonie sociale définitive. Quant à la nourriture, si elle ne sortait pas des champs, elle tomberait comme autrefois du ciel, sous la forme classique de la manne. Le Messie serait une sorte de roi victorieux, invincible, écrasant les souverains indignes, expulsant le réprouvé et donnant à l'élu, tout de suite, là, sans attendre, tout ce qu'un coeur prisonnier peut désirer : la liberté, un peu de terre pour vivre, et pour mourir.

Petit à petit l’espérance a été de moins en moins matérialiste. Jésus le Christ promet qu’à l’instar du centurion de l’évangile, «  beaucoup viendront de l’orient et de l’occident et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob au festin du royaume des Cieux. » Les Cieux c’est la compagnie de Jésus, sa Présence en nous et à nos côtés. Elle sera en plénitude de l’autre côté de la mort, nous l’espérons. Pour le moment, nous en avons un avant-gout. Je suis toujours très touché par les expressions des personnes qui traversent une grande souffrance. J’avais béni le mariage d’un jeune couple. J’apprends quelques années après qu’e lui s’est donné la mort. Ce jour-là elle a tout perdu : son mari, la maison qu’ils construisaient et le bébé qu’elle portait depuis un mois. Quelques semaines après les obsèques, elle m’écrivait : « Ce n’est pas sous une froide pierre que nous retrouvons ceux que la mort nous a pris mais c’est par la prière qu’un jour au Ciel nous serons réunis. » J’ai eu la joie de bénir son deuxième mariage quelques années après.

Un jour, je reçois le coup de téléphone d’un monsieur qui m’annonce une nouvelle dramatique : leur fils de 42 ans qui est médecin vient de mourir au cours d’une plongée sous-marine au large des Antilles Britanniques ; ce papa qui avec son épouse espérait bien pouvoir compter sur leur fils à l’âge où les forces diminuer m’a dit : « Il sortait des fonds glauques de l’océan pour jaillir dans la lumière. J’y vois un symbole, il a, j’espère, jailli dans la Lumière de Dieu ».

Une grand-mère qui accompagnait sa petite fille de 8 ans vers le baptême pour un temps de préparation avec d’autres enfants et d’autres parents, se présente quand arrive son tour, en nous disant le drame de sa vie : il y  a quelques années, sa fille est morte à la suite d’un accident de voiture. Grièvement brulée, elle a été transportée à Paris mais on n’a pas pu la sauver. Et elle dit : « Parfois on se demande si le Ciel existe ». Comme nous sommes peu nombreux à cette réunion d’adultes pendant que les enfants travaillent de leurs côtés, il me vient de lui raconter le témoignage d’une paroissienne qui m’avait frappé. A l’âge de 70 ans, Marie perd son époux. Quelques jours après les obsèques, elle s’adresse à lui : « Auguste, maintenant que tu vois les choses d’en haut, j’aimerais te demander une faveur. Tu sais que j’ai perdu mon alliance. Tu sais combien mon alliance me manquait quand tu étais là. Maintenant que tu es parti, elle me manque encore plus. S’il te plait, aide-moi à la retrouver. » Elle se sent poussée à aller au jardin. Au premier coup de pioche, l’alliance sort de terre. Le récit de ce témoignage laissait le temps à la grand-mère de la petite Rosine de se remémorer. Elle nous a alors dit : « Pour moi le signe du Ciel, c’est que pendant un an après la mort de ma fille je rêvais à elle ; elle était très belle et toujours entourée de lumière ».

Un slogan publicitaire posait astucieusement la question : « Y a-t-il une vie avant la mort ? »… En soi, c'est une formule très belle qui rejoint celle du mouvement chrétien de la Vie Montante : « Il ne s'agit pas tant d'ajouter des années à la vie mais de la vie aux années. » Mais cette question laisse entendre clairement que la seule vie qui existe est celle sur cette terre. Jésus même s’il venait du Ciel ne pouvait pas nous en faire une description : il aurait la même difficulté que nous s’il nous fallait décrire les couleurs à un aveugle. Mais il nous a donné trois images très éclairantes .

L'image du sommeil. Le Ciel c’est le Repos. C’est aussi l’attente de la résurrection des corps puisque le sommeil se termine toujours par le réveil.

Il a aussi donné l'image de la graine semée : elle va apparemment vers une désagrégation mais en fait elle est en route vers son plein épanouissement. Il y a entre nos corps glorieux et notre corps actuel la différence qu’il y a entre un pommier et un pépin de pomme, entre un épi de blé et un grain de blé. Nous nous reconnaîtrons mais nous serons transfigurés par le Glore de Die.

L'image de la naissance. Il nous invite à comparer le temps que nous passons sur terre aux neuf mois que nous passons dans le ventre de notre mère. Si nous pouvions interviewer un bébé à ce moment-là, il nous ferait part d'un bien-être, de questions très fortes, et d'une angoisse : qu'y a-t-il de l'autre côté ?

Nous verrons enfin Celui qui nous enveloppe de sa Providence. Comment le verrons-nous ? A travers le corps de Jésus ressuscité. « Ils lèveront les yeux vers celui qu'ils ont transpercé. » Car, nous pouvons prolonger la comparaison : de même qu'une maman nourrit de son corps et de son sang son bébé pour qu'il lui soit de plus en plus ressemblant, de même Dieu le Père nous nourrit à chaque eucharistie, du Corps et du Sang de son Fils pour que nous soyons de plus en plus ressemblant au Premier-Né.

Nous sommes donc ici en apprentissage, en stage d'amour. Parfois, on me dit : « Au ciel, qu'est ce que nous ferons ? » C'est significatif : nous pensons volontiers en terme d'action, d'efficacité, de production, de « faire »… Au Ciel, nous ne ferons rien. Nous aimerons, et nous nous laisserons aimer.

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