Vendredi 24 avril 2026. Le manger des yeux.
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 52-59) : «En ce temps-là, les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang
a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »Voilà ce que Jésus a dit
alors qu’il enseignait à la synagogue de Capharnaüm. »
Dans son savoureux livre de souvenirs d'enfance La Gloire de mon Père, Marcel Pagnol parle avec le sourire de son papa instituteur laïque et anticlérical. Il raconte que lorsqu'il apprit que son beau-frère - l'oncle Jules - allait à la messe tous les dimanches et communiait deux fois par mois, « il en fut positivement consterné, déclara que c'était un comble. » Puis il se lança dans une longue tirade où il dit notamment qu'il ne comprenait pas qu'un fonctionnaire de la république comme l'oncle Jules puisse croire que « le Créateur de l'univers descende en personne, tous les dimanches, dans cent mille gobelets »… C'est dit crûment, mais c'est dit. C'était déjà la question des premiers auditeurs de Jésus à la synagogue de Capharnaüm : « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger ? »
Pouvons-nous rendre compte de notre foi en la présence réelle de Jésus ressuscité dans l'hostie… ? Bien sûr, il s'agira toujours d'un acte de foi. Mais comme disait un de nos professeurs de théologie : « Nous ne sommes pas dispensés d'être intelligents »… En fait, des comparaisons peuvent nous aider à montrer qu'il est raisonnable d'y croire… Déjà dans la vie courante, il y a des objets qui se chargent de sens. Imaginons des pâquerettes dans un pré… Une vache s'approche et d'un coup de langue les envoie dans son estomac sans en faire un cas de conscience… Ou alors, elle les écrase avec ses sabots et sans scrupules A côté, une petite fille cueille les mêmes pâquerettes et les porte à sa maman… Ce sont bien les mêmes fleurs, et pourtant quelle différence ! Le petit bouquet est chargé de toute l'affection, de toute la tendresse, de tout l'amour entre la petite fille et sa maman. Il veut dire « Merci » ou « Je t'aime » ou peut-être « Pardon maman ». Prenons un autre exemple… Les éleveurs de pigeons passent une bague autour de la patte de leurs petites bêtes pour les reconnaître, pour savoir de quelle année sont les pigeons. Une bague, c'est banal… mais quand c'est une alliance passée à l'annulaire de deux époux, le sens est radicalement changé. Le petit bout de métal exprime alors le lien indissoluble que Le Seigneur a forgé entre deux vies, à jamais…
Ces exemples nous permettent d'approcher un peu le mystère de l'eucharistie… Déjà en eux-mêmes, le pain et le vin sont porteurs de sens. Ils parlent de Dieu qui crée et qui donne la croissance au blé et à la vigne… Ils symbolisent la solidarité des hommes… : que de mains ont été nécessaires pour faire le pain, depuis le laboureur qui a ouvert le sillon, jusqu'à celui qui a fabriqué le four des petites sœurs du Carmel et travaillé à la centrale qui produit l'électricité… « fruit de la terre et du travail de tant d'hommes et de femmes. »
Mais quand le prêtre a refait sur le pain et sur le vin les gestes du Christ, et qu'il a redit : « Ceci est mon Corps, Ceci est mon sang » il n'est plus seulement question de solidarité et de progrès humains. Voilà que ce pain et ce vin sont chargés de tout le poids de l'Amour de Dieu. Et plus que cela encore !
On distingue dans tout objet, la substance et l’aspect. Prenons une bûche de bois. Puis-je changer l’aspect sans changer la substance ? Oui, je le coupe en deux avec une scie. J’obtiens deux petits morceaux de bois et de la sciure, mais c’est toujours du bois. Puis-je changer la substance et l’aspect ? Oui, en le mettant au feu. J’obtiens de la cendre ; non seulement je n’ai plus l’aspect de la bûche, mais ce n’est plus du bois. Maintenant, puis-je changer la substance sans changer l’aspect ? …Impossible. Seul Le Seigneur peut le faire et il a donné ce pouvoir au prêtre. L'homme ne peut faire que des transformations : du bois en tables, du bois en cendre, du pétrole en plastique, du fer en carrosserie, de la laine en pull-over, mais il ne peut pas faire des transsubstantiations. Dieu seul peut changer du pain en son corps. Dieu seul, par la parole du prêtre peut faire que la réalité du pain devienne la réalité du Corps du Christ, que la substance du vin devienne la substance du corps de Jésus ressuscité. Même la Vierge Marie ne pouvait pas opérer le changement du pain au Corps de son Fils.
En fait, on ne peut comprendre la messe que si on sait ce que c'est que d'aimer, de donner sa vie pour l'autre. Qui n’jamais entendu dire d’un garçon amoureux qu’il la mange des yeux ? Qui n'a jamais entendu une jeune maman dire à son bébé : « Je t'aime tellement que je te mangerai. » Or ils ne sont pas anthropophages… Mais l'aimant et l'aimé désirent ne faire qu'un. C'est cela la communion. C'est Jésus qui se donne corps et âme pour faire grandir, pour réconforter, pour consoler, pour extirper du mal, pour donner la capacité de se donner.