Frères et sœurs, un prêtre raconte un beau souvenir d’une messe en familles avec plein d’enfants. En cette fête de l’épiphanie, cette année-là, tout commençait très bien. Les enfants avaient bien repéré l’Étoile. Ils avaient bien vu que l’on pouvait se perdre en chemin, chercher sa route, et donc pour s’en sortir faire confiance à l’étoile, à ce qui éclaire la nuit. Ils avaient bien dit qu’à la crèche il y avait un grand caravansérail avec plein de gens différents, les riches mages et les pauvres bergers, ceux qui savaient beaucoup de choses avec la tête et ceux qui savaient beaucoup choses avec le cœur. Ils avaient dit aussi qu’il devait faire bien froid mais qu’avec un bébé il y a toujours de la joie qui réchauffe. Et puis est arrivée la question de l’or de l’encens de la myrrhe apportés par les mages et par glissement les cadeaux que nous-mêmes nous pouvions apporter à Jésus. C’est là que les choses se sont compliquées. Les réponses classiques et attendues étaient bien là, rapidement. On pouvait offrir à Jésus son sourire, son cœur, sa prière. Et puis, tout d’un coup comme un éclair dans le ciel, un des enfants a crié « On pourrait lui offrir les cadeaux qu’on a reçus! ». Il y eut un silence un peu gêné. Les plus âgés sentaient qu’il fallait dire « oui » mais que c’était faire un très gros sacrifice. Alors le plus jeune a dit « euh … en tout cas, pas mon vélo, car c’est mon cadeau de noël que je préfère! » Tous les enfants se regardaient alors presque effrayés ! On ne savait plus ce qu’il fallait penser.

Les enfants, qui sont sans filtre, posent, souvent, les bonnes questions. Que voulez-vous offrir à Jésus ? S’il vous fallait donner le meilleur de vous-même, que vous resterait-il ? Ne serait-ce trop « gros » comme sacrifice ? Une jeune fille va trouver le prêtre aumônier de leur groupe scout. Elle lui dit : « je n’arrive plus à dire le Notre Père. » « Oui, répond le prêtre (quand on est prêtre, il ne faut pas manifester son émotion en disant : Ah bon ?!)  … Vous butez sur une demande ? » « Oui ! … » « C’est : pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons… ? » « Non… ». Elle lui dit : « Voilà, c’est : que ta Volonté soit faite. » « Qu’est-ce que vous redoutez dans sa Volonté ? » « J’ai peur qu’il m’appelle à être religieuse et je n’en ai pas envie. » « C’est une caricature de Dieu. La Volonté de Dieu, on la découvre dans nos bons désirs. Le plus difficile pour nous n’est pas forcément notre voie. Il vaut mieux être un petit prêtre diocésain heureux qu’un moine chartreux dépressif. »  Cette jeune fille a rencontré un beau jeune homme, ils se sont mariés et ils ont eu de nombreux enfants : L’espace scénic ne suffit pas.

On résiste « naturellement » à offrir au Seigneur notre santé, notre famille, nos amis, et tout ce qui vient réchauffer et éclairer nos vies parfois froides. Si on lui offre ce qui nous tient à cœur, comment allons-nous nous en tirer ? C’est sans doute une très vieille trace du péché que de croire que vouloir offrir le meilleur de soi à Dieu, l’auteur de la vie, et de ma vie aujourd’hui, ce serait se perdre, se « sacrifier » dans le sens se liquider, disparaître, s’anéantir. C’est là en fait une erreur de perspective spirituelle. Quand on offre à Dieu le meilleur, il ne le dissout pas, mais il le perfectionne encore, il l’ajuste à son Projet. Il le rend encore meilleur, plus haut, plus généreux. Comme l’or purifié, Dieu enlève au meilleur que l’on offre ce qui reste encore d’égoïsme et de repli du péché. Donc osons, en ce début d’année, offrir à Dieu le meilleur …

Mais aussi à l’autre bout de la chaîne ce qu’il y a de moins beau, de moche, en nous. Là aussi, on a beaucoup de résistance. Une année dans un couvent de Dominicains, les frères ont vu apparaître au milieu des moutons et des agneaux de la crèche, un canard. Le prieur, le frère Denis, lors d’un café communautaire veut en connaître l’origine. Le vieux frère Maurice, au regard bleu et au sourire d’enfant a reconnu en être l’auteur. Un canard à la crèche, parce que, dit-il, « les fausses notes ont aussi le droit d’y être ». Et c’est ainsi que chaque année la crèche de Lille à son canard. Non seulement parce que le canard est la fausse note mais aussi parce que l’on sait que des vilains petits canards deviennent aussi des cygnes, des signes par grâce.

Nous sommes appelés véritablement à nous offrir en hostie vivante, à offrir notre vie, à nous donner totalement, tout ce qu’on n’a pas donné est perdu pour l’éternité, tout ce qu’on n’a pas donné est perdu pour Dieu. Et à donner d’abord tout ce qui nous pèse le plus; notre pauvreté, notre misère, nos défauts, nos problèmes. Saint Jérôme, c’est un Père de l’Église qui a traduit la Bible, un immense intellectuel. Mais il avait un caractère de cochon, il était colérique, il engu…irlandait tout le monde.  Un jour Jésus lui apparaît et lui dit : « Jérôme, que peux-tu me donner ? – Je t’ai tout donné, mes talents … et toute mon intelligence est pour toi – Mais tu ne pourrais pas me donner quelque chose encore ? – Mais je t’ai donné ma vie, toute ma vie est à toi, tu peux la prendre, je peux être martyr si tu veux, tout ce que tu veux par ta grâce, prends tout – Mais tu ne pourrais pas me donner quelque chose.
– Toutes mes richesses, tout ce que j’avais, mes biens, je t’ai tout donné. Regarde je vis dans une grotte, j’ai plus rien du tout. – Tu n’as pas quelque chose d’autres à me donner.- Ma colère ! – Alors donne-là moi, De cette colère, j’en ferai le Royaume des Cieux. »

Offrons nos « canards », nos colères, tous nos combats au Seigneur. « Mon Dieu je vous l’offre ». Amen !